jeudi 7 février 2019

Compte-rendu (et un peu plus) de l'opération au Devès de Reynaud, 19 au 25 janvier 2019


Participants : Simon Puaud (géologue, Museum d'Histoire Naturelle), Olivier Tombret (géochimiste, Museum), Mélanie Lepenant (spéleo, stagiaire), Yves B. (archéo et un peu géologue, mais aussi Masc).

Le contexte
L'aven du Devès de Reynaud est connu depuis le XIXe dans le monde de la paléontologie sous le nom de "puits de Saint-Remèze". Il doit sa renommée à la récolte par les exploitants de phosphate, d'une faune riche et variée comprenant, entre autres, du bison, du renne, du cerf mégacéros, du loup, de la hyène, du bison, du rhinocéros et du mammouth. Chez les spéléos, sa réputation tient plutôt au charnier en bas du P40, charnier qui au cours du temps a évolué en dépotoir. Heureusement une séance de nettoyage dans les années 80 a bien assaini l'ambiance.
Le MASC a effectué un certain nombre de descentes (et de remontées) dans l'aven. En 1974, après Jésus-Christ tout de même, il nous sert de terrain d'exercice avec Alain Dumas pour une première topo. A cette occasion, quelques ossements sont récupérés dans une galerie annexe tout en levant une coupe stratigraphique (tout petit déjà !). Dans celle-ci un niveau noir retenait l'attention.
Un certain temps se passe sur les bancs de l'université durant lequel des relances sont faites auprès de chercheurs pour monter une manip. Bref, tous intéressés mais débordés. En 2002, une visite est faite dans le cadre d'une virée spéléo-géologico-morphologique avec Philippe Audra et Jean-Yves Bigot. Deux niveaux noirs Sont clairement individualisés et un échantillon prélevé. Il sera transmis à Evelyne Debard (université de Lyon) qui l'identifie comme un dépôt volcanique, un tephra. Son étude avec un spécialiste de la question, en fait un témoin des dernières éruptions de nos volcans ardéchois.
Le temps continue sa course folle… 2013 voit la réalisation d'une nouvelle topo qui, grâce à l'usage du Disto X amène une vision actualisée de la cavité. La même année, une visite est organisée pour Simon Puaud qui avait entendu parler de ces niveaux noirs. Le sujet lui parait franchement intéressant car si des tephras sont mentionnés dans plusieurs sites ardéchois, c'est seulement sous la forme d'indices ou de niveaux très fins, alors qu'ici ils sont présents sur plusieurs centimètres et même décimètres d'épaisseur. Mais il lui faudra encore quelques années pour arriver à faire passer un projet d'études.

Le projet
L'intérêt pour les tephras ardéchois a en partie été relancé par l'interprétation de plusieurs gravures de la grotte du Pont d'Arc comme des représentations d'éruption. A l'appui de cette hypothèse, il faut rappeler que les plus proches volcans potentiellement actifs à la même période sont distants d'à peine 35 km.
Simon Puaud a donc monté un projet intitulé TEPHRARD, pour "tephra ardéchois," avec comme intitulé complet : "Caractérisation et datation du téphra de l'aven du Devès de Reynaud (St-Remèze, Ardèche)", et qui a la particularité d'être un "projet fédérateur du Département Homme et Environnement du Muséum national d'histoire naturelle".
Il s'agit de caractériser et de dater les niveaux noirs dans l'ensemble de la stratigraphie. De plus, les observations faites sont amenés à contribuer à la compréhension des "avens pièges" dans lesquels on retrouve la faune de grands mammifères du Quaternaire.
L'originalité de la démarche tient de plus dans le croisement de plusieurs méthodes de datation :
- le carbone 14 bien sur ;
- mais aussi l'Uranium/Thorium
- et également l'ESR, en français datation par résonance électronique de spin. Pour faire simple, on utilise certains minéraux (le quartz par exemple) comme des dosimètres ayant enregistré des radiations au cours du temps. L'astuce est de pouvoir lire le dosimètre. Pour le détail, je vous renvoie à ce lien : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00412576.

La mise en œuvre
Après le montage d'un premier dossier au sein de sa structure, Simon a découvert les procédures de demande d'opération archéologique auprès du Service Régional de l'Archéologie. Autorisation nécessaire bien qu'il n'y ai a priori ni reste humain ni trace d'industrie dans ces remplissages, mais leur étude concerne l'histoire de l'Homme (on notera le H). Ces épreuves ayant été brillamment passées, il n'y a avait plus qu'à…
Pour des questions comptables, les financements devenant être dépensés en début d'année, il y avait urgence à intervenir. Le créneau du 19 au 25 janvier été finalement retenu. Au moins ce ne sont pas touristes qui allaient nous embêter.

Le samedi 19, branle-bas de combat autour de l'entrée. Le MASC, selon une vieille habitude, était venu prêter main forte à la petite équipe de scientifiques. Le compte rendu en a déjà été fait sur le blog. L'équipe des Poulettes était également présente. Résultat, un embouteillage sur la pise qui ne leur a pas permis de repartir tout de suite leur faisant dire que la journée avait été "ratée". C'est curieux mais l'ambiance du pique-nique ne donnait pas cette impression !


L'entrée du Devès avec l'équipement en double (ayant été quelque peu adapté de jour en jour)
Le puits d'entrée : on ne s'en lasse pas (même en ayant les bottes dans les ossements du charnier)
Bref, première descente dans ce très beau puits. Une descente coupée par deux relais plutôt aérien pour l'un de l'équipe, varappeur mais débutant sur corde. Notons qu'il sera très rapidement totalement opérationnel et efficace dans la remontée de kits d'échantillons. Il faut dire que la motivation était là pour descendre sous terre : -2° en surface avec du mistral (et accessoirement de la neige), 10-12°dans la salle, inutile de dire que personne ne traine pour s'équiper et se pendre sur les cordes.
Dans la salle latérale, deux ateliers sont rapidement installés et nous occuperons pendant toute la semaine pour de longues séances.

Coupe inférieure : Simon, Olivier et Mélanie en pleine séance de description et de conditionnement d'échantillons
 Une ambiance très studieuse pour redresser les coupes stratigraphiques, faire les relevés, prélever les échantillons et prendre les mesures nécessaires (en particulier, le rayonnement gamma pour la mise en œuvre de la datation ESR ; ça c'est pour ceux qui suivent). En termes de conditions, certes une température un peu plus agréable qu'à l'extérieur mais un peu de CO2 et surtout une argile collante qui a rapidement englué les chaussures et le matériel.

 
Coupe supérieure : une ambiance un peu plus acrobatique qui a nécessité un équipement particulier : échelle, main courant,...

Coupe supérieure : mise en place des repères pour le relevé stratigraphique
Coupe supérieure : le géochimiste en pleine réflexion, pendu à son baudrier.

Coupe supérieure : mesure du rayonnement gamma dans le niveau noir.

Au final, 115 échantillons de toutes tailles et poids mais qui au total représentent quelques kits un peu lourds auxquels il a fallu rajouter le dernier jour tout le petit matériel, l'outillage et l'équipement.

 
Fin du terrain : l'équipe devant le dernier voyage de kits
Durant la manip, nous avons eu plusieurs visites sur place :
- celle du propriétaire, le premier jour
- Jean-No qui est passé au moins deux fois mais qui n'est pas descendu et nous ne sommes pas remontés, donc on s'est raté
- M. Michel Raimbault, archéologue (saharien) à la retraite, installé à St-Remèze et s'occupant de la commission patrimoine à la commune.
- et au gîte, en fin de mission, Bernard Gély (du SRA) et Françoise Prudhomme du Musée d'Orgnac.

Pour ce qui est de l'équipe, nous devons avouer deux visites, une première reconnaissance puis une séance plus sérieuse à des voisins immédiats, en l'occurrence le Clos de l'Abbé Dubois, dont je ne peux encore une fois que recommander les productions (à consommer avec modération mais tout en soutenant la juste lutte de nos camarades vignerons).

Pour résumer : une manip courte mais efficace à l'issue de laquelle les objectifs fixés ont été atteints tout juste dans les délais ; le tout dans une excellente ambiance compensant les valeurs plutôt faibles du thermomètre. Il reste maintenant aux différents spécialistes à étudier les échantillons remontés et à Simon Puaud de faire la synthèse du tout. Cela va prendre un certain temps. Patience !

Le moment doublement pénible pour nos camarades parisiens :
1 - tout caser dans le véhicule (115 échantillons en plus c'est pas rien) ;
2 - remonter sur la capitale après une semaine à St-Remèze. Courage à eux.

2 commentaires:

  1. Merci Yves pour ce CR, toujours autant détaillé et intéressant du coup.
    Vous n'avez pas emprunté le passage supérieur pour la descente c'est dommage , il est encore plus "aérien". Je me rappelle encore du coup de stress que j'avais pris pour le re-équiper.

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  2. Non, on a préféré éviter pour le débutant qui était avec nous. Et c'est vrai, entrée des artistes discrètes mais après grand volume. J'ai souvenir d'un relais sur un bloc un peu olé olé !

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