CONFINEMENT ENTENEBRE
Après avoir tenté de répondre, de manière très expéditive je le reconnais, à la question : « Vous les
alpinistes, pourquoi allez-vous là-haut ? », je vais essayer de satisfaire votre curiosité sur les
motivations des explorateurs souterrains : « Vous les spéléos, pourquoi allez-vous sous terre ? »Je
réponds donc sans réfléchir : « Nous pénétrons dans la caverne, en langage poétique, dans le ventre
de la Terre, plus trivialement dans le trou, dans l'espoir d'y effectuer une première... » Est-ce
clair ? J'étaye cette explication sommaire en ajoutant qu'il n'est pas rare que nous y rencontrions
quelques stalagmites, celles qui montent, en jargon spéléo des bitards, fièrement dressées.
Voilà qui explique sans doute pourquoi la gent féminine se trouve sous-représentée dans nos rangs .
J'y ai pourtant rencontré dans le passé quelques sœurs d'explo qui tenaient des propos de carabin de
nature à faire rougir le mec plutôt timide que je suis. Mais désormais, avec Metoo, le milieu semble
s'ouvrir plus largement aux spéléotes, qui j'espère ne s'offusqueront pas de la présence sur un des
placards de notre local d'une sublime créature dans le plus simple appareil, saisie très
opportunément au détour d'une galerie souterraine (non, c'est pas à Auchan!), sublime créature donc
qui veille avec bienveillance sur la bonne tenue de nos réunions.
Donc les filles, n'hésitez pas, vous pouvez venir ; on ne vous embêtera pas !
D'autant plus que vous vivrez avec nous d'autres expériences subliminales : depuis votre
naissance, revécue en direct lors d'un passage d' étroiture évoquant irrémédiablement un
accouchement, jusqu'à votre mort, lorsque vous serez enfoui(e) à jamais dans les profondeurs de la
terre. Etant claustrophobe, je préfère quant à moi être dispersé quelque part à l'air libre ; C'tune
blague !!!
Suivez-moi donc dans mon lit ce soir...alors que j'essaie désespérément de trouver le sommeil. Je
respire profondément dans la nuit, je crois entendre au loin le bruit d'une goutte d'eau, puis d'une
autre, plic-ploc ! Je ne souffre ni de la chaleur, ni du froid. Ma couche est en fait une étendue de
sable fin et doux sur laquelle je repose paisiblement et me voici bientôt...dans la caverne. Devant
mes yeux émerveillés, un paysage fantastique, toutes ces
stalactitesstalagmitesfistuleusesexcentriquescolonnesdisquesmédusesdraperies, j'en oublie sans
doute, à faire pâlir de jalousie un décorateur d'intérieur, le tout disposé dans un ordonnancement
improbable défiant les lois de la pesanteur. Attention fragile toutefois ! un coup de casque
malencontreux et vous détruisez ce que la nature a mis des millénaires à édifier. Je poursuis donc
mon cheminement et ne tarde pas à me retrouver suspendu au bout d'un fil minuscule au centre d'un
puits immense dont je ne touche pas les parois, n'ayant comme repères que des petites lumières qui
s'agitent en haut et en bas. Me voici ensuite immergé jusqu'aux genoux dans une rivière en furie qui
taille sa route de cascade en cascade. Bruit assourdissant !!! Je me mets à l'abri dans une salle restée
sèche, un peu à l'écart de l'actif...Et là, sur la voûte éclairée par le faisceau de ma lampe, je
découvre : quelques traits au charbon de bois, une crinière qui se devine...mais oui, ils sont venus !
Au fin fond des ténèbres, me voici en train de communier...avec nos lointains ancêtres...Ultime
expérience métaphysique... Mon corps, loin de la Pandémie, ne fait plus qu'un avec le grand tout...
et je me réveille !!!
Une certaine fébrilité m'enveloppe...à mettre sans doute sur le compte de cette rêverie ô combien
mouvementée !
Bien sûr les ami(e)s, on est davantage confinés sous terre que dans nos domiciles respectifs. Mais
si vous saviez comme ce noir absolu me manque, la lumière chaude de nos lampes qui l'éclaire , les
voix rassurantes de mes compagnons d'explo... et comme je serai heureux de les retrouver !!!
D'ailleurs, mon pote C, lors de notre dernière sortie en commun, n'as-tu pas suggéré aux jeunes qui
nous accompagnaient que le milieu souterrain pouvait constituer un abri sûr en cas de
catastrophe...paroles prémonitoires sans doute...
Michel C. 6 avril 2020
