Irréelle réalité surréaliste
Des milliers de concrétions blanches, fines comme des crayons et longues de plus
d'un mètre pour certaines d’entre elles, pendent du plafond. Ces fistuleuses,
comme les appellent les spéléologues, creuses et quasiment transparentes par
endroits, semblent irréelles tant elles sont minces et fragiles. Il ne viendrait l’idée
à personne d’imaginer une construction aussi vulnérable qui serait détruite par le
moindre souffle de vent ...
Plus structurée, mais tout aussi surréaliste par sa
forme, une concrétion en draperie s’étire de la voûte jusqu’à la hauteur de ma
tête, semblable à une toile, maintenant pétrifiée, que quelqu'un aurait
négligemment laisser pendue à un rebord de fenêtre sans prendre soin d’en
détendre les plis. Je l'observe de près, l'illuminant de ma lampe, scrutant chaque
détail et avec l'envie de la caresser comme on le ferait instinctivement avec une
étoffe douce... M'éloignant de cette alcôve intime, la pièce s'élargit amplement,
rappelant quand, d'une chapelle latérale d’une cathédrale, on se dirige vers la nef
redécouvrant le chœur qui se dévoile dans toute sa magnificence. Là, entourée de
nombreuses stalactites et stalagmites de hauteurs différentes, dont certaines,
dans un temps indéfini, se rejoindront pour s’unir en colonnes, une colonne
massive s'élève comme un pilier gigantesque reliant la voûte au sol. Le faisceau
lumineux de mon casque ne me permet pas, malheureusement, de profiter de la
beauté de cet édifice naturel d’un seul coup d’œil. Pour l'apprécier dans toutes
ses dimensions, je dois jouer avec la lumière. Selon la manière dont je positionne
les rayons, soit je mets en évidence un détail, soit s’ouvre à moi une vision plus
complète bien qu’un peu plus atténuée. Mon ami, tout en me donnant un flash et
une lampe puissante, me demande de monter plus haut le long d’un petit couloir
qui me mène à la base de l’immense colonne. Ainsi, lors du déclenchement de la
photo, la grotte sera éclairée par différents points et il en résultera une image
plus belle que celle obtenue avec une seule source de lumière. J’observe tout le
dôme avec le projecteur qui, outre la perspective différente que j'avais d’en bas,
m’offre une vision vraiment féerique, me révélant des couleurs que je n'avais pas
encore remarquées ...
La photo est bien sortie, je la regarde sur l'écran de mon ordinateur, un spritz
dans la main assis devant mon bureau. Je me revois dans la cavité et je l’imagine,
maintenant, alors que je suis là à observer cette réalité que j'ai perçue de mes
yeux grâce à nos lumières. En ce moment, ce décor à l’aspect surréaliste mais ô
combien réel, façonné par des siècles d’activité de l’eau, fruit de la création
même de notre Terre, est plongé dans l’obscurité la plus totale dans un silence
presque parfait lui aussi, à peine troublé par la chute régulière de quelques
gouttelettes d’eau. Un monde de ténèbres et de silence, dont nous avons changé
la véritable essence pendant nos quelques heures de présence, en l'adaptant à
nos sens, en lui donnant une luminosité et des couleurs qui n'existent que par le
subterfuge de nos lampes ...
Un peu perdu je me demande : « Ce monde, nous l’avons révélé ou réinventé » ?
Hervé Ghérardi, septembre 2019, dans le cadre d’un atelier d‘écriture animé par le journaliste vénitien Roberto Ferrucci et qui avait pour thème
« Décrire la réalité »


